La tentative d’assassinat de la jeune bloggeuse et activiste pakistanaise Malala Yousafzai a fait les gros titres de la presse internationale. Représentants politiques et organisations militantes ont vivement condamné cette brutale attaque préméditée par les talibans du Pakistan. Mais cela change-t-il quelque chose à la situation pénible dans laquelle se trouve Malala, forcée d’abandonner sa liberté d’expression ?
Ce qui s’est produit avec Malala ne reflète certainement pas le statut de la femme en générale dans un pays aussi divisé que le Pakistan. D’un coté, dans les rues élégantes de Karachi et d’Islamabad, des femmes manifestent avec énergie pour le respect des droits de l’homme ; de l’autre, dans la vallée de Swat, des jeunes filles comme Malala sont menacées si elles parlent trop ou revendiquent certains droits.
Six jours après son agression, Malala, dont le pronostic vital n’est plus en danger, a été transférée vers un hôpital en Angleterre lundi. Elle a été blessée mardi dernier par balles à l'épaule et à la tête par les talibans pakistanais à Mingora, principale ville de la vallée de Swat (nord-ouest). L’attentat a été perpétré en plein jour.
Deux hommes armés avaient intercepté son bus scolaire après la sortie des cours. L'un d'eux était entré dans le car et avait ouvert le feu sur l'adolescente qui se trouvait avec des camarades et son père, un enseignant lui aussi connu dans la vallée de Swat comme un farouche opposant aux talibans.
La culture de l’impunité est si forte au Pakistan que malgré les efforts des autorités qui offrent une récompense de 100.000 dollars pour la capture des assaillants, l’affaire pourrait ne jamais être résolue.
Quelque temps après l’attaque, les talibans pakistanais ont revendiqué l’attentat et publié un communiqué dans lequel est expliqué que « nous viserons toutes les personnes qui parleront contre les Talibans. Nous l’avons avertie plusieurs fois en lui demandant de ne pas critiquer les talibans et de rejoindre le chemin de l’Islam au lieu de soutenir les ONG occidentales ».
La vie de Malala ne sera jamais plus la même puisque les Talibans ont déclaré qu’ils continueraient de la menacer jusqu’à ce qu’elle meurt.
Malala était à peine âgée de onze ans lorsqu’elle a commencé à rédiger un journal pour le service ourdou de la BBC. Elle écrivait vivre dans la peur et ne pas pouvoir continuer son éducation. Inconsciente de l’impact de ses mots, Malala n’a jamais cessé de prêcher pour la paix et l’éducation. Son engagement, celui de dénoncer les talibans, continue d’effrayer des hommes deux fois plus âgés qu’elle.
Ses idées progressistes et sa passion pour l’éducation l’ont mise sur le devant de la scène nationale. Les médias se sont intéressés à elle et c’est cela qui aurait pu lui coûter la vie selon des experts des médias au Pakistan.
Les médias partiellement responsables de l’attaque
Dr. Shahid Masood est un journaliste connu au Pakistan et le directeur de la chaine Geo TV. Masood a rencontré Malala quand elle n’avait que onze ans chez elle à Mingora. A l’époque se souvient Masood, ni les médias ni le gouvernement ne pouvaient envoyer de représentants dans la vallée de Swat à cause d’attaques fréquentes menées par les Talibans.
Ce n’est qu’après la signature de l’accord de paix, en 2009, entre les talibans et le gouvernement du Pakistan, que Masood et son équipe ont pu se rendre dans la région et y rencontrer Malala.
« Au premier abord, j’ai tout de suite trouvé qu’elle n’avait pas la langue dans sa poche et qu’elle était courageuse. Elle ressortait de la foule et j’étais impressionné d’entendre ses idées sur l’éducation et sur la paix. Nous avons décidé de l’inviter à participer à notre émission de télévision » raconte Masood.
« Je ressens une profonde tristesse car je pense que les médias sont en partie responsables de cette attaque brutale » a-t-il ajouté. « Malala était dans tous les médias pakistanais et parlait d’éducation et de paix, mais peut-être que si nous ne l’avions pas autant exposée, ses assaillants ne l’auraient pas reconnue aussi facilement. Nous n’avons pas réussi à lui procurer la sécurité dont elle avait besoin car, là d’òu elle vient, les filles portent toutes des tchadors. Et puis il y avait cette fille qui s’exprimait en public contre les talibans et le conservatisme».
Même si Malala prêche en faveur de l’éducation des filles depuis plus de trois ans, elle et son père ont reçu de nombreuses menaces par le passé. « Je ne suis pas surpris qu’ils aient attendu trois ans avant de s’en prendre a elle.
Les gens sont dégoutés par cette attaque. Imaginez la réaction du public s’ils avaient fait la même chose quand elle avait onze ans », dit Taihra Abdullah, un militant des droits de l’homme pakistanais qui connaît Malala et sa famille depuis quelques années.
Presque la totalité de la presse pakistanaise a reçu des menaces de la part des talibans lorsqu’elle a fait la couverture de l’histoire de Malala et lui apporté leur soutien. « Les talibans nous menacent depuis qu’on a commencé à diffuser les informations liées à Malala mais nous devons continuer notre travail » dit Masood.
Malala puise sa force dans son noyau familial
La famille de Malala était différente des familles voisines. Son père est son plus fervent admirateur et l’a encouragée à continuer son combat raconte Abdullah. « Ils vivent dans un environnement très modeste mais plein de vie et de vigueur. J’ai remarqué qu’il y avait beaucoup d’encouragements dans cette maison pachto, ce qui est très peu commun dans les sociétés pachtos conservatrices traditionnelles. On donne beaucoup d’importance aux filles dans cette maison alors que l’on voit souvent des familles ignorer leurs filles, ne pas les encourager, ne pas les motiver », explique Abdullah.
Dans d’autres sociétés, contrairement au Pakistan, les femmes activistes sont d’ordinaire sur le devant de la scène. Les gens ne comprennent pas l’activisme caché. Nombreux analystes pensent que dans un pays où conservateurs et libéraux ont du mal à exister ensemble, arrêter la promotion des droits de l’homme n’est pas une solution mais qu’adopter des méthodes de communication non traditionnelles est une meilleure façon de travailler.
Yasmin Dastur, vice-présidente de l’association « All Women Pakistan » (Toutes les femmes du Pakistan), oeuvre avec son organisation dans la vallée de Swat pour aider les jeunes filles comme Malala à acquérir plus d’autorité.
« Je ne peux pas donner de noms parce qu’elles pourraient être en danger à cause du type de travail qu’elle réalise mais il y a beaucoup de femmes qui jouent un rôle en politique et dirigent des écoles depuis chez elle. Mais elles ne peuvent apparaître en public. Tout doit être fait de manière très discrète pour protéger ces filles » dit Dastur.
Le changement semble inévitable au Pakistan et cette attaque devrait inspirer d’autres jeunes femmes à soutenir Malala dans sa quête pour la paix et pour l’éducation.




