La liberté de la presse en question depuis le début de la campagne
Journalistes interdits d’accès à des meetings politiques, silence des candidats pendant l’arrestation de journalistes dans l’affaire Betancourt, ou manque de prise de partie dans la mise en place de législations sur la presse : les discussions sur l’amélioration de la liberté des médias en France ont brillé par leur absence tout au long de la campagne présidentielle.
La semaine dernière, Reporters sans frontières rappelait le classement médiocre de la France, 38eme sur 179 pays, dans son rapport annuel sur la liberté de la presse dans le monde. L’organisation déplorait vivement que « la question de la liberté de la presse soit presque totalement absente de la campagne présidentielle. Cette série d’incidents, survenus récemment, montrent pourtant que la liberté et l’indépendance des journalistes est toujours menacée, toujours à défendre ».
A quelques heures de l’annonce du résultat du premier tour de l’élection présidentielle à l’issue duquel le candidat socialiste François Hollande est donné favori, ce thème est toujours central. Cette fois-ci, c’est l’annonce d’estimations de vote qui est remise en question.
Législation stricte
A l’heure où nous mettons cet article en ligne, aucune chaine de télévision, radio ou journal n’a le droit de publier d’estimations sur les candidats en lice : «radios et télévisions se sont engagées à les tenir secrets jusqu'à l'heure légale. Les autorités ont menacé de poursuivre les contrevenants » peut-on lire sur l’AFP. Conformément à la loi de 1977, les médias français ont donc fait vœu de silence jusqu’à 20 heures ce soir. Mais des estimations pourraient commencer à tomber avant, à partir de 18h.
A Paris, le procureur de la république a annoncé jeudi la mise en place d’un dispositif drastique pour empêcher toute fraude : « En concertation avec la police judiciaire parisienne, un dispositif a été arrêté permettant au parquet de Paris, en cas de violation de cette interdiction, de saisir immédiatement pour enquête la Brigade de répression de la délinquance à la personne (BRDP) », dit-il dans un communiqué.
Ceux qui enfreindront la loi risquent « une amende de 75 000 Euros qui peut être multipliée par 5 s’il s’agit d’une personne morale ». Elle pourra déjà s’élever à 3 750 euros pour la diffusion d'un résultat partiel.
Instituts de sondage, garants du respect de la loi
Les neuf principaux instituts de sondage ont confirmé qu’ils ne donneraient aucune information aux médias étrangers (surtout belges et suisses) qui auraient décidé de contourner la loi française. Il faudra également lutter contre la publication de résultats partiels à partir d’estimations obtenues dans des bureaux de vote test.
Dans une interview diffusée hier sur la chaine d’information privée BFM TV, le secrétaire général de la commission des sondages Mathias Guyomar a déclaré que la loi était en place pour « permettre la libre expression du suffrage ». « Si on devait constater des infractions par des médias étrangers ou par des particuliers, sur les réseaux sociaux par exemple, des informations interdites, nous avons mis en place un dispositif qui nous permettra de saisir le parquet » a-t-il ajouté.
En soutien, les instituts de sondage se sont engagés à ne conduire aucun sondage à la sortie des urnes de sorte que si des estimations étaient rendues publiques sur internet, elles seraient infondées.
Le directeur général de la société ISPOS a déclaré sur le site internet du principal institut de sondage français qu’il « ne procédera à aucun sondage de sorties des urnes ». En revanche, « A partir de 18 h 45 environ et sur la base d'une modélisation des premiers bulletins de vote dépouillés dans les bureaux de vote qui ferment à 18 h, des premières estimations des résultats seront transmises à nos partenaires médias audiovisuels (France Télévision, Radio France, France 24, LCP, Public Sénat), lesquels en assureront la diffusion à 20 h de manière exclusive » lit-on sur le site d’IPSOS.
La commission des sondages a tenu une conférence de presse vendredi après-midi pour revenir sur les sanctions qui seront prises le jour du vote, mais aussi sur ce qui est considéré illégal : « à ceux qui recevraient à titre privé des informations de ce type entre 18h30 et 20 heures, nous leur rappelons la plus complète obligation de ne pas les diffuser» a déclaré Matthias Guyomar. Il sera interdit de citer: «un tweet, un retweet, une page Facebook, un blog (…) un lien vers un site vaut pour diffusion. Toute reprise est une diffusion».
« Le monde est un village »
Le pouvoir d’internet semble être mis à l’épreuve aujourd’hui. Seul média à échapper au contrôle du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel français (CSA), internet pourrait une fois de fois de plus se distinguer des plateformes traditionnelles. La question ne s’était encore jamais posée lors des élections précédentes, mais la popularité des médias sociaux a compliqué les choses.
Malgré des systèmes mis en place pour surveiller la diffusion d’informations interdites en ligne (notamment grâce à un système de traque de mots clefs), cette veille peut-elle être 100% efficace ?
Nicolas Sarkozy, derrière son principal adversaire Francois Hollande, a déclaré jeudi sur Europe 1 que la publication anticipée d’estimations de vote ne le choquerait pas : « Ça ne me choque pas, parce que le monde est devenu un village. Tout le monde a un ordinateur. On va mettre une barrière numérique? On va brouiller les ordinateurs? (…) Nous avons des règles qui parfois sont datées ».
Le candidat socialiste pense le contraire et, alors qu’un fort taux d’abstention est craint cette année, il a insisté sur le fait que ces annonces pourraient être un facteur aggravant.
Les résistants de 2012
Selon un sondage de Yahoo, 66% des français sont favorables à l’application de la loi qui impose la non publication des résultats du scrutin. 25% estime qu’elle va à l’encontre de la liberté d’expression de chacun. 12% ont déclaré envisager de se d’obtenir des informations sur les réseaux sociaux, et 12% également a dit vouloir privilégier des médias étrangers comme moyen d’information.
En attendant, un réseau de résistants de la loi sur l’information pourrait bien être en train de se mettre en place. Sur twitter, des utilisateurs auraient mis en place des messages codés, montrant bien qu’après une campagne 2.0, nous pourrions avoir a faire à une élection 2.0. Sur Twitter, le hashtag le plus populaire aujourd'hui est #RadioLondres, expression de ralliement pour tous ceux qui comptent donner des estimations malgré les menaces des autorités. C'est un hommage aux phrases codes envoyés par le groupe de résistants dirigés par le Général de Gaulle depuis Londres pendant la deuxième guerre mondiale.




