Le prix de l’information libre au Nigéria

Le prix de l’information libre au Nigéria

Malgré quelques signes encourageants, l’accès à l’information est toujours difficile, d’après le journaliste d’investigation Idris Akinbajo.
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Photo du journaliste nigérian Idris Akinbajo. Crédits: H.P. Alting von Geusau.

http://234next.com/

Idris Akinbajo est un journaliste nigérian de trente ans. En novembre, il a gagné le prix du Meilleur journaliste d'investigation africain pour une enquête sur la corruption dans l’industrie pétrolière au Nigéria, publiée dans le journal Next.

La version papier de Next n’est plus distribuée.  Des subventions trop faibles ont conduit à sa fermeture, mais la version web, 234next.com, existe toujours. 

« J’ai du quitté Next, le journal pour lequel je travaillais, parce qu’ils n’avaient plus les moyens de payer les salaires des employés », explique-t-il.

En marge d’une conférence qu’il a donnée en Hollande sur les pouvoirs du journalisme d’investigation, il a pris un moment pour nous parler de la liberté de la presse dans un des pays d’Afrique les plus dangereux pour les journalistes. 

Le Nigéria est à la 126ème place du classement le plus récent de Reporters sans Frontières sur 179 pays.  Selon cette même liste, le Venezuela et le Zimbabwe s’en sortent mieux. Bien qu’il ait gagné 20 places, le Nigéria est toujours considéré « un endroit dangereux » . Est-il toujours difficile d’être reporter au Nigeria ?

Avant, c’était très difficile. Maintenant, ce n’est plus très difficile de faire du faire du reportage basique. Les ennuis commencent quand vous cherchez à faire du journalisme d’investigation un peu critique. Quand vous cherchez à dénoncer des violations des droits de l’homme, c’est là que vous avez un défi à relever.

Quels sont ces défis ?

Parfois, les agences de sécurité cherchent à nous intimider. Vous recevez des appels menaçants, on veut vous corrompre. Les gens vous offrent des sommes abracadabrantes pour que vous arrêtiez votre enquête. Et malgré la loi sur la liberté de l’information qui est passée l’année dernière, les agences gouvernementales ne veulent pas vous donner d’information. Ils amassent l’information.

La loi sur la liberté d’information qui a été promulguée l’année dernière semble être un pas dans la bonne direction. Est-ce qu’elle a permis l’amélioration de la liberté de la presse ?

C’est une bonne chose, mais la loi elle-même ne rend pas l’information plus accessible. La loi n’a toujours pas été appliquée. Je vous donne un exemple : une NGO au Nigéria voulait en savoir plus sur les actifs du président Goodluck Jonathan. Le président était vice-gouverneur d'un Etat [Bayelsa] pendant près de huit ans, puis gouverneur de ce même état. Puis il a été vice-président pendant près de quatre ans et maintenant il est président. Donc, en utilisant la loi sur la liberté d’information, cette ONG a demandé à voir ses actifs. Ils ont demandé à voir ce qu'il a déclaré en 1999 en tant que vice-gouverneur, et ce qu'il a déclaré cette année, pour voir la différence. Ils ont refusé de communiquer l’information.

Quelle justification a été donnée  pour expliquer ce refus ?

Aucune. Ils disent (d’habitude) « c’est un document officiel, on ne peut pas vous le donner », malgré la loi sur la liberté d’information. La loi c’est en fait un fardeau qui vous pousse à aller chercher un peu plus loin l’information dont vous avez besoin. Du coup, cette NGO doit maintenant se trouver un avocat pour lancer une procédure légale. Cette affaire sera trainée dans les tribunaux pendant des années, peut-être qu’il y aura un appel. Et nous savons tous que la justice nigériane est corrompue. Du coup, cette loi est quasiment inutile.

Vous avez sans doute eu des expériences similaires pendant que vous meniez vos enquêtes. Comment peut-on améliorer l’accès à l’information ?

Selon la loi, les fonctionnaires qui refusent de divulguer des informations, même lorsque vous en avez fait la demande, doivent être directement punis. Si je demande une information à une agence gouvernementale sur la base de la loi sur la liberté d’information et qu’ils me la refusent, quelqu'un devrait aller en prison pour cela. Deuxièmement, si je décide d'aller devant les tribunaux après ce refus, bien sûr l'état ne me facilitera pas la tâche. Je dois payer la procédure de ma poche. L'Etat devrait me rembourser cet argent si je gagne.

Quels progrès ont été faits au Nigéria ces dernières années dans le domaine de la liberté de la presse ?

Le développement des nouveaux médias et du journalisme citoyen a rendu l'information accessible plus facilement. Il y a désormais une limite à la façon dont le gouvernement peut accumuler de l'information. Par exemple, j'ai assisté à une présentation hier. J'ai montré (aux participants) des images en direct de certains manifestants et comment ils avaient été tués par la police. Cela a été possible grâce aux téléphones portables. L'utilisation accrue de téléphones portables a permis non seulement aux journalistes, mais aussi aux journalistes citoyens de faire du bon reportage. Il y a aussi de plus en plus de médias indépendants, mis en place par des journalistes qui reviennent au Nigéria pour cela.

Avez-vous une version nigériane de Wikileaks ?

Il y a Sahara reporters, basé aux Etats-Unis. Ce n’est pas vraiment un média d’information puisqu’ils n’ont pas d’éthique de travail. Ce n’est qu’un blog qui publie des documents. Le meilleur média c’est Next je pense.

Comment les entreprises de presse sont-elles touchées par la corruption ?

En tant que journaliste d'investigation, je me concentre sur trois questions principales: la corruption, l'échec des organismes de réglementation et l’atteintes aux droits de l’homme. Ce sont aussi les sujets auxquels le journal Next s’intéressait. Si vous voulez faire de même, très bien, mais vous entrez en conflit non seulement avec le gouvernement, mais aussi avec les établissements privés qui sont eux aussi corrompus.

À un moment donné, la maison des impôts nigériane a sorti un communiqué de presse disant que l’homme le plus riche du Nigeria, qui est sur ​​la liste des milliardaires de Forbes, avait refusé de payer ses impôts. Aucun média nigérian n’a accepté de publier cette nouvelle car cette homme contrôle, avec le gouvernement, tous les annonceurs du Nigéria. Personne ne veut perdre ces annonces. Mais Next s’est emparé de la nouvelle, a mené l’enquete, a découvert que c’était vrai et a publié l’histoire en première page. Cette homme a ensuite  interdit à ses entreprises de faire leur publicité chez nous. Nous avons perdu des milliards. Notre maison d’édition, sous pression, nous a demandé « Pourquoi voulez-vous perdre votre business a cause de cette histoire ? Ne pouvez-vous pas la laisser tomber ? »

Vous perdez tous vos amis des que vous souhaitez faire du vrai journalisme d’investigation. C’est pour ca que de nombreux médias nigérians refusent de faire de l’investigation. Personne ne veut perdre son business.

Alors comment est-ce que Next s’en sort ? A-t-il assez d’argent pour continuer ?

Next est à peine vivant. Cela montre bien que nous en souffrons. L'intégrité des éditeurs n'est pas mise en doute. Ils ont décidé de dire la vérité et en payent le prix. Nous leur devons du respect pour cela. Mais je dois passer à autre chose. Je ne pense pas que Next survivra. Il est quasiment impossible de survivre en faisant du vrai journalisme au Nigeria.

Selon vous, que doit faire le gouvernement pour améliorer la liberté de la presse au Nigéria ?

Le gouvernement nigérian doit se penser responsable du peuple nigérian. Le gouvernement ne doit pas penser que les gens ne sont pas suffisamment intelligents pour recevoir l’information. Les nigérians ne sont plus sous un régime militaire. Ils méritent de savoir ce qui se passe. Le gouvernement doit respecter les gens suffisamment pour donner l’information à ceux qui la demande.

Ensuite, le gouvernement doit vraiment intensifier la lutte contre la corruption pour que la presse soit vraiment libre. S'il n'y a pas de volonté délibérée d'éradiquer la corruption, l'économie ne s’améliorerait pas. Si l'économie ne s’améliore pas, les maisons de presse ne peuvent pas croître. Ensuite, elles ne peuvent pas bien payer les journalistes. Si elles ne peuvent pas bien payer leurs journalistes, vous ne pouvez pas attendre d'eux qu’ils fassent du bon journalisme. C'est logique.

Peter Teffer est un journaliste hollandais. Il écrit sur le rôle des nouveaux médias et nouvelles technologies en politique, société et culture pour la presse hollandaise et internationale.

 

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