Le dernier voyage de Gilles Jacquier

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Gilles Jacquier

Alors que la justice française enquête sur les circonstances de la mort du grand reporter Gilles Jacquier à Homs, deux journalistes suisses Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian qui étaient à ses côtés tout au long de ce séjour en Syrie, témoignent.

Boum! une détonation puissante secoue le quartier alaouite de New Akrama, à deux pas de l’Université de Homs. Il est 15 h 20, en ce mercredi 11 janvier.Notre minivan noir où nous nous trouvons avec Christophe Kenck, le cameraman de France 2, Gilles Jacquier, grand reporter pour l’émission Envoyé spécial, son épouse Caroline Poiron, photographe indépendante ainsi que leur fixeuse Mireille, est bloqué par une manifestation de partisans du président Bachar el-Assad.

En face, une quarantaine de jeunes, essentiellement des hommes, surexcités, chantent leur amour du régime et brandissent des pancartes en anglais et en arabe pour saluer l’armée syrienne.

Ils ont déboulé sur notre véhicule quelques minutes plus tôt. Sortant de nulle part, alors que nous étions stationnés à proximité d’un jardin et d’un petit parc d’attraction plein d’enfants, et que nous attendions l’équipe de la télévision flamande VRT.

Depuis plusieurs mois, certains quartiers de Homs, échappent au contrôle du régime de Damas et qui sont tenus désormais par l’Armée syrienne libre (ASL).

Scénario de film d’horreur

Le cauchemar commence. Comme le scénario d’un film d’horreur qui coûtera la vie à Gilles Jacquier, un des journalistes les plus titrés de France et un reporter de guerre très expérimenté. Au moment où l’explosion retentit, des civils ouvrent les portes de notre véhicule, nous incitant à aller voir le point d’impact. Christophe Kenck hésite, mais Gilles et Mireille sont déjà sur les pas de la télévision belge qui a pris de l’avance.

Nous restons en arrière, nous préférons observer tout en nous éloignant du véhicule, potentielle cible.

Autour de nous, la sécurité, dense quelques minutes plus tôt, s’est évanouie.

Ne reste avec nous qu’un militaire armé, un chabiha, un milicien pro-Bachar avec sa kalachnikov, et un jeune avec un pull blanc, excité, qui nous pousse à aller vers le jardin qui mène à une école, à une soixantaine de mètres sur notre droite. Il reviendra plusieurs fois à la charge.

Nous refusons tout en remontant prudemment la rue, quasiment vide. Quelques dizaines de secondes plus tard, une autre explosion retentit à quelques dizaines de mètres de nous et nous souffle. Nous plongeons à terre Sans dommages, mais sonnés.

Surprenante nonchalance

Nous comprenons que la visite organisée pour notre groupe d’une quinzaine de journalistes étrangers s’est transformée en piège.

Nous rebroussons chemin sans attendre tout en laissant nos caméras tourner sans arrêt.

Sur les toits, nous voyons des hommes bouger, des snipers? Dans le doute, nous collons aux basques du militaire qui continue à nous inciter à remonter vers le lieu du premier impact, là où Gilles Jacquier se trouve avec sa femme Caroline et les autres journalistes.

«Ce n’est rien. Ce sont des bombes sonores», dit-il en souriant.

Les rares hommes de la sécurité restés à notre hauteur étrangement calmes alors que des étrangers sont en danger.

Au moment de la troisième et de la quatrième explosion, nous sommes encore plus en retrait, au carrefour.

Notre chauffeur, apeuré, a reçu l’ordre des militaires de quitter la zone sans nous, et de retourner à l’hôtel, nous le sommons de rester.

Soudain, une ambulance et des taxis emmenant des victimes passent bruyamment devant nous.

Un militaire nous indique le chemin de l’hôpital, nous retrouvons Christophe au dispensaire Al Nahda, un établissement caritatif pour soigner les pauvres. «Gilles est mort», nous dit-il, en pleurs avant de tomber dans nos bras.

C’est le chaos dans cet hôpital de campagne. Il y a des hommes en armes des services de renseignements, des policiers, des militaires, des civils. Partout du sang. Des cris. Et beaucoup viennent vers nous en disant «Regardez les effets des obus de la liberté.»

Nous montons rapidement à l’étage où se trouve Caroline, seule, accrochée au corps de Gilles, couché sur un lit. Seule une couverture le recouvre. Aucune trace de sang, Il semble presque endormi, encore chaud.

Deux équipes de télévision syriennes (Al Sourya et Al Dounia) braquent leur caméra sur Gilles. Caroline s’y oppose en les menaçant de poursuites judiciaires si une image sort.

Notre crainte: que les médias syriens instrumentalisent politiquement les images de Gilles sur son lit de mort en expliquant qu’il est le premier Français victime du terrorisme en Syrie.

Gagner du temps

Nous annonçons aux officiels syriens qui défilent que l’«affaire» est désormais entre les mains de Paris et de Damas.

Le message est clair: personne ne touche au corps de Gilles tant que les autorités françaises ne sont pas là.

Nous déjouons les pièges les uns après les autres, du faux médecin à la fausse infirmière… A plusieurs reprises, des hommes en armes reviennent à la charge en nous proposant de transporter le corps à Damas ou de l’autopsier en notre présence avec l’autorisation de sa femme.

Plusieurs fois, on nous demande de confirmer que nous avons bien été attaqués par des terroristes.

Enfin, lorsque deux observateurs de la ligue arabe viennent « constater le décès » ils refusent de rester derrière la porte pour nous protéger car ils doivent « aller manger à l’hôtel ».

Au moment où l’ambassadeur de France, Eric Chevallier, débarque, vers 21 h 30, avec une équipe de sécurité afin de nous évacuer, l’ambiance est lourde.

Slogans anti-français

Sous la protection des hommes de la sécurité française, nous dévalons les escaliers des trois étages au pas de charge. Dehors, les manifestants pro-Bachar, dont certains tiennent des bougies, scandent des slogans anti-français et dénoncent le terrorisme.

Ils reprennent en chœur le message de leur président qui a affirmé le jour précédent à la TV que son pays ne fait pas face à une révolution mais à des attaques terroristes.

Nous montons dans les véhicules blindés, direction Damas.

Une ambulance transporte le corps de Gilles. Le lendemain soir, nous quittons la Syrie dans un vol affrété par France télévisions. Nous atterrissons à Paris dans la nuit avec la dépouille de Gilles.

Retour à la case départ, là où nous avons embarqué avec l’équipe d’Envoyé spécial le samedi 7 janvier sur le vol Air France Amman-Damas.

Nous devons contacter à plusieurs reprises Mère Agnès-Mariam de la Croix. C’est cette religieuse chrétienne franco-libano-palestino - syrienne qui nous a invités et qui a organisé ce voyage de presse autorisé par les autorités syriennes et sous leur responsabilité.

Mère Agnès, très à l’aise au milieu des services de sécurité syriens, promet que nous serons libres de nos mouvements, de nos sujets et de nos rencontres «afin de démonter la propagande des médias occidentaux». La propagande «Goebbels-Atlantique», selon ses propres mots.

Balayée par un froid glacial, la capitale syrienne est plutôt paisible. La sécurité est néanmoins omniprésente et la moindre manifestation des révolutionnaires est réprimée dans le sang.

La méfiance règne,et nous devons redoubler de prudence pour rencontrer nos sources.

Cerbère imposé

L’équipe d’Envoyé spécial voulait rester à Damas alors que les autres voulaient sortir de la capitale. Autre problème: Mère Agnès avait imposé un cerbère à Gilles en la personne de Mireille.

Officiellement, cette jeune Libanaise devait jouer la traductrice. Mais parfois, elle se comportait comme un petit soldat au service de la religieuse et des Syriens, nous interdisant certains déplacements «pour des raisons de sécurité».

Puis, les promesses de la religieuse tombent les unes après les autres. Nous étions censés être libres.

Nous découvrons que nous devons rester en groupe et qu’il faut recevoir des feux verts du Ministère de l’information pour se déplacer sans jamais pouvoir rencontrer leurs responsables.

Prudence helvétique

Ce qui va nous sauver, c’est notre prudence typiquement helvétique et notre méfiance lors de notre arrivée une heure et demie plus tard à l’hôtel As Safir, à Homs, et surtout la nervosité de Sid Ahmed Hammouche qui revoit des scènes de la récente guerre civile en Algérie.

Nous sommes accueillis à la descente du minivan par une quarantaine de militaires, de civils armés et d’agents de renseignement qui nous dévisagent.

«Laquelle est l’équipe de télévision française», demande l’un d’eux à Sid Ahmed Hammouche. Nous croiserons plus tard beaucoup de ces visages sur la scène du crime.

Quant aux circonstances de la mort du grand reporter, elles restent mystérieuses.

Circonstances mystérieuses

Rien ne dit en effet qu’il a été victime d’un tir direct de mortier, le corps étant resté intact avec quelques impacts ronds visibles sur son cœur. Des impacts incompatibles avec une mort par grenade ou mortier.

A-t- on utilisé d’autres armes contre Gilles Jacquier? Etait-il la cible finalement? Faut-il voir sa mort comme un meurtre d’Etat? Une bavure de l’ASL qui a passé le plus clair de son temps à défendre ses positions dans ses quartiers cernés par l’armée? Ou alors s’agit-il d’un attentat d’un groupuscule salafiste incontrôlable?

Damas n’a en tout cas pas attendu le résultat de l’enquête qu’elle a ouverte pour dénoncer une attaque terroriste. Une thèse qui l’arrange pour fermer de nouveau son pays aux médias étrangers.

Pour nous, il est évident que nous sommes tombés dans un piège.

Les interrogations se bousculent dans notre tête, des questions que se posent également la justice française après avoir ouvert une enquête pour homicide volontaire.

Où sont passés les hommes qui étaient censés assurer la sécurité de notre convoi de journalistes étrangers à Homs? Pourquoi les explosions ciblaient soudain le quartier où nous venions d’arriver? Pourquoi notre véhicule a-t-il été bloqué par ceux de la sécurité et par cette manifestation pro-Bachar quelques minutes avant la mort de Gilles? Comment expliquer la présence de gens en civil qui nous incitent à nous rendre là où ont lieu les explosions? Sur les images de la télévision belge, un de ces jeunes annonce même la déflagration devant la maison avant qu’elle ait lieu. Pourquoi un autre nous incite à aller vers l’école avant la détonation? Quel est le rôle de Mère Agnès qui dit être aujourd’hui en danger?

Une chose est sûre en revanche, nous avons fait confiance aux autorités syriennes pour nous protéger et nous laisser faire notre travail de témoins, même si nous connaissons les limites du journalisme embarqué.

Nous le regrettons amèrement,et nous pleurons un brillant confrère, un ami aussi qui laisse derrière lui une femme courageuse et des enfants.

La peur sur les visages

Or il était nécessaire, à notre avis, d’aller dans cette Syrie verrouillée et paranoïaque, gérée par un régime dictatorial pour témoigner, pour donner la parole également aux courageux opposants qui ont pris le risque de nous rencontrer. Et pour lire la peur sur les visages et lire les messages de ces millions de Syriens qui parlent avec les yeux.

Oui, dans ce pays, les yeux parlent, comme l’avait remarqué Gilles lors de notre dernière soirée à Damas dans un immense café.

Il s’amusait de constater que le jour où leur président leur avait promis la démocratie, l’amnistie et un avenir meilleur, les fumeurs de chicha, les joueurs de cartes et de badgamon étaient restés murés dans leur silence de quarante ans. Ils connaissent très bien ce régime vicieux à bout de souffle.

 

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