Une véritable guerre de déclarations s’est déclenchée entre journalistes et magnats de la presse en Inde. Les deux parties sont convaincues que l’augmentation (ou la non-augmentation) des salaires des journalistes et autres employés des entreprises médiatiques est une question de respect des libertés de la presse.
Le sort de cette revendication sera scellé par décision gouvernementale le 12 septembre, date où la Court suprême se prononcera sur la validité juridique des commissions du salaire minimum.
Bilan de situation
Les gérants des entreprises médiatiques font face à deux éventualités dans les processus de recrutement. Ils peuvent appliquer le système des commissions du salaire minimum, qui garantissent la protection de certains droits tels l’augmentation progressive des salaires et le respect de la durée maximale du temps de travail ; l’autre option, la plus prépondérante, étant le recrutement de travailleurs sur la base de contrats à court-terme.
La majorité des quotidiens de langue anglaise, notamment Times of India et Hindustan Times, offrent des types de contrats qui rejettent d’emblée les recommandations des commissions du salaire minimum.
Pour la petite histoire
La première commission du salaire minimum a été mise en place en 1956, dans le cadre des dispositions d’un décret portant sur l’amélioration des conditions de travail des journalistes. Alors que l’industrie du journalisme a connu une évolution phénoménale au cours des dernières décennies, le système des commissions du salaire minimum demeure une option de plus en plus inaccessible pour les employés.
La Commission du salaire minimum qui joue un rôle primordial dans ce système, se constitue de trois employés d’entreprises de pesse, trois représentants de journaux et quatre membres indépendants (dont un juge). Cette instance se réunit tous les dix-ans pour recommander de nouvelles grilles de rémunération. La commission en office actuellement a été baptisée Commission Majithia, en hommage à son président, le juge G R Majithia.
En rejetant ce système et en optant pour les contrats à court-terme, estiment les syndicats, les entreprises de presse compromettent la dimension éthique de la pratique journalistique et maintiennent les reporters en état de crainte pour la sécurité de leur emploi. « Que pourriez-vous faire en l’absence de sécurité de l’emploi ? Vous seriez alors constamment sous la merci de la direction. Par conséquent, votre travail sera entièrement orienté vers leur satisfaction. Vous ne seriez pas en mesure d’être un journaliste libre, » s’inquiète S N Sinha, président du Syndicat des Journalistes indiens.
D’un autre côté, Ravinder Dhariwal, président de Bennett, Coleman & Co, qui publie les quotidiens Times of India et Economic Times, considère que le système des commissions du salaire minimum est devenu obsolète et affirme que nombre de ses recommandations, notamment l’augmentation salariale annuelle de 20 à 35 %, sont des promotions garanties de facto.
« Il s’agit juste d’une crainte concernant le sort d’une petite minorité de salariés qui, dans tous les cas, peuvent subir des mesures disciplinaires en cas d’insuffisance professionnelle, » a-t-il indiqué dans une interview au Centre de Doha pour la Liberté de la presse. « Si le gouvernement en venait à entériner ces mesures, que peuvent-ils (les membres de la Commission) revendiquer ultérieurement ? »
Si le gouvernement acceptait la nouvelle grille salariale, recommandée par la Commission, des journalistes de haut niveau travaillant pour des journaux à large diffusion, un rédacteur en chef adjoint du Times of India, gagnerait un salaire mensuel minimum de 25.000 roupies (547,53 dollars). Onze ans plus tôt, les recommandations de la même commission n’accordaient qu’un salaire de 10.540 roupies (230,84 dollars) pour un poste similaire.
En juin 2011, dans un éditorial intitulé « comment détruire la presse écrite », paru au quotidien India Today, le Directeur général du groupe médiatique du même nom a souligné que les augmentations de salaires obligatoires aboutiraient à « atténuer les plus forts » et « achever les plus faibles ».
Alors qu’un rapport établi par ladite commission vantait le succès d’une presse prospère, forte d’une croissance annuelle moyenne de 8 % et capable d’offrir à ses salariés de meilleures rémunérations, les barons des entreprises de presse mettent en doute ses données statistiques.
« Prenons un exemple, le salaire moyen d’un chauffeur aujourd’hui se situe entre 7.000 et 10.000 roupies. En observant les recommandations de la Commission du salaire minimum, un chauffeur devrait percevoir pas moins de 51.000 roupies, ce qui vaut cinq fois la moyenne en vigueur dans le marché de travail, » a fait remarquer Dhariwal.
Un employé dans une entreprise de presse, en l’occurrence un chauffeur exerçant au plus haut niveau des fonctionnaires les mieux payés de sa catégorie, démarre sa carrière avec un salaire mensuel de l’ordre de 13.500 roupies (293,78 dollars) et devrait évoluer vers un plafond de 29.600 (643,48 dollars), conformément au rapport de la Commission Majithia.
Scandales et silence
Des voix se sont élevées récemment pour dénoncer la corruption qui sévit dans une presse aux abois, s’indignant de la pratique des pots-de-vin en échange de couvertures médiatiques favorables à certains candidats politiques. Cette situation aurait eu, selon Sinha, un impact négatif sur les journalistes eux-mêmes qui ne peuvent, de ce fait, négocier des salaires plus hauts.
« Cela était impensable auparavant. Si j’avais à écrire un article sur une région, je devais reporter mes impressions et mes constatations, des faits avérés, » a-t-il dit. « Maintenant, nous sommes tenus d’écrire ce qu’ils [les gérants] nous demandent d’écrire. Nous assistons à la mort du journalisme. »
D’un autre côté, Dhariwal considère que les journalistes se montreraient moins critiques à l’égard du gouvernement si celui-ci leur accordait l’ensemble des recommandations de la Commission du salaire minimum. « Si quelqu’un vous paye votre salaire, auriez-vous l’audace de le provoquer et de le critiquer ? C’est pour cette raison que le gouvernement continue de s’acheter les faveurs des journalistes en appuyant les membres de la Commission du salaire minimum. »
A l’exception des leaders des syndicats qui osent hausser le ton et des dirigeants des entreprises de presse, peu de journalistes s’aventurent à exprimer leurs points-de-vue sur cette question.
« Aucun journaliste travaillant pour un support médiatique ne pourra souffler mot à ce sujet. Seuls les journalistes en freelance ont l’avantage de pourvoir en parler sans crainte, » nous explique un journaliste qui préfère garder l’anonymat.
« Je travaille pour le journal le plus lu à travers le pays, et vous devrez comprendre les règles du jeu : si les salaires recommandés par la Commission augmentent, les barons des médias se trouvent du coup obligés de réviser à la hausse les énumérations des journalistes contractuels aussi. »
Il s’agit en effet d’un jeu interminable entre les propriétaires des médias et les syndicats des journalistes, un jeu qui se perpétue depuis la mise en place de la première commission de salaire minimum il y a plus de quinze ans.
« Je travaille depuis 21 ans dans un journal et vous ne pouvez pas imaginer le degré d’influence dont les syndicats jouissaient quand j’ai entamé ma carrière, » se rappelle-t-il. « J’ai l’impression que maintenant ils sont quasiment inexistants et c’est également le cas pour l’ensemble des plus grands journaux du pays. »
La capacité de négociation des syndicats de journalistes s’est érodée au début des années 1990, pendant l’ère de la libéralisation tous azimuts et des grandes réformes économiques en Inde. C’est à cette époque-là que l’emploi au sein de l’industrie de la presse a basculé du salaire minimum au système de contrats.
« Dès le début, et à fin de détruire les syndicats, ils ont prétendu que ceux qui optent pour un emploi de type contractuel peuvent percevoir jusqu’au double du salaire [préconisé par les commissions]. Bien entendu, nous avons essayé de convaincre les nouvelles recrues de ne pas accepter de telles pratiques, » indique Rajendra Prabhu, journaliste vétéran (77 ans) et ancien président du Syndicat national des Journalistes. « Nombreux étaient ceux qui ont rejeté cette option, mais ceux qui étaient à la recherche d’un emploi se résignaient à accepter le type de contrat qu’on leur offrait. »
Toutefois, si des magnats de la presse ont publiquement désavoué les appels à garantir une meilleure sécurité d’emploi aux professionnels indispensables à chaque entreprise médiatique, d’autres ont adopté une approche plus pragmatique et légale.
Ananda Bazar Patrika, un groupe de presse basé à Kolkata, a déposé une plainte contre les recommandations de la Commission Majitha, estimant que les dispositions du Statut des journalistes professionnels (adopté en 1955), qui servent de base légale aux activités de cette instance, sont dépourvues de légitimité et revêtent un aspect discriminatoire puisqu’aucune autre industrie n’est régie de la même manière.
La Cour suprême se prononcera sur cette affaire le 12 septembre prochain. Le gouvernement indien, de son côté, s’est engagé à adopter une décision finale concernant les augmentations de salaires immédiatement après que le verdict eut été rendu public. Jusque-là, notre journaliste anonyme, à l’instar de milliers d’autres à travers le pays, restent optimistes. « Ce serait une chose magnifique pour les médias, » se réjouit-il, « tout le monde est dans l’expectative. Ce sera vraiment magnifique. »




