Durant l’entrevue, le journaliste Hugo Dumaguing s’est arrêté pendant un moment pour me faire découvrir des armes empilées avec soin dans le hall de sa maison.
‘’Ce ne sont que des jouets, les armes réelles j’en ai’’ me dit-il. Ensuite, il s’exclama en exhibant son arme‘’parce que je ne vous connais pas. ’’
Quel est ce pays où le journaliste craint son confrère? Un tel comportement reflète clairement le sentiment de peur qui règne dans le milieu des médias aux Philippines.
Située au sud du pays, l’île de Mindanao est contrôlée par des séparatistes et des groupes armés, elle est connue également par l’omniprésence des familles ayant de fortes influences politiques.
Selon le Comité pour la Protection des Journaliste (CP), Mindanao serait pour les journalistes l’une des régions les plus dangereuses au monde. Trente deux y ont trouvé la mort d’un seul coup lors des violences contre un opposant membre d’un clan adverse qui souhaitait se présenter aux élections provinciales de 2010.
Les journalistes présents dans le convoi ont été visés, car ils étaient les témoins gênants de la férocité du clan Ampatuan. Jamais dans l’histoire du journalisme la profession n’avait payé un aussi lourd tribut en une seule journée.
Cette violence contre la presse n’est pas un fait nouveau aux Philippines, depuis le retour de la démocratie il y a une vingtaine d’années pas moins de 100 journalistes philippins ont été tués.
Qui sera la prochaine victime dans le Mindanao du Nord ?
Le Mindanao du Nord est en quelque sorte l’une des régions les plus sûres de l’île où seulement quatre journalistes ont été tués lors de l’exécution de leur travail.
Toutefois, les affrontements entre les forces de sécurité et les groupes armées, les conflits entre clans de grande influence font que l’assassinat d’une cinquième victime soit inévitable.
Hugo Dumaguing pouvait être cette victime, il décrit comment il a échappé de justesse à une mort certaine, lui, son fils Hubert et deux caméramans.
Tous, ils étaient partis en mission à Camiguin afin de couvrir pour la station de radio R.R Production les élections municipales.
Arrivés à Catarman où Nestor Jacot cherchait à gagner le poste de la mairie avec le soutien de la famille Romualdos l’une des familles les plus influentes de la ville.
L’équipe a couvert les festivités qui ont accompagné la campagne électorale et s’est mise à rassembler les preuves des différentes fraudes qui ont entaché ces élections.
Hubert a perdu son chemin et s’est retrouvé devant la maison du gouverneur de Camiguin où il tenait avec ses partisans une réunion secrète. Aussitôt, il s’est mis à filmer la scène seulement il fut surprit par les hommes de main de Romualdos.
‘’Attrapez le !’’cria t- il, j‘avais reçu 45 coups sur la tête avec un fusil et notre équipe a perdu tous ses équipements y compris l’enregistrement vidéo.
Le11 mai, le tribunal a acquitté les politiciens de Mindanao du Nord de toutes les accusations et bien avant ce jugement Hugo affirme que des inconnus ont tenté de l’assassiner.
Hubert déplore la décision du tribunal et déclare‘’nous sommes déçus, les agresseurs doivent absolument être condamnés peu importe qui ils sont !’’
Pris d’une grande colère, son père Hugo intervient en criant‘‘pensez- vous que la décision du tribunal n’a pas été affectée, les rapports médicaux et les témoins étaient clairs et incontestables.’’
Il ajoute qu’une offre de 5 millions de pesos leur a été proposée par les accusés en contrepartie de suspendre toute poursuite judiciaire, ce qui a été refusé par les journalistes.
Quel membre de votre corps souhaiteriez-vous amputer ?
En conséquence de sa couverture médiatique de l’affaire Dumaguing, Jigger Jerusalem, journaliste au Philippines Star a reçu le 10 octobre 2010 sur son adresse électronique plusieurs emails portant des propos menaçants, parmi ces messages :‘’Mr Jigger Jerusalem, âge 39 ans, demeurant à Puerto, journaliste. J’ai un service à vous demander, si vous tenez à votre vie éloignez-vous de Cagayan, sinon choisissez quel membre de votre corps souhaiteriez vous amputer … ?
De nombreux crimes face à une grande impunité
Depuis le renversement du dictateur Ferdinand Marcos, 145 journalistes ont été assassinés.
Selon Jay Davisa, coordinateur du Syndicat National des Journalistes des Philippines(NUJP) à Mindanao sur ces 145 cas moins de 10 cas ont été présentés devant les tribunaux et généralement seuls les auteurs de ces opérations sont jugés tandis que les planificateurs sont toujours libres.
C’est en effet la culture de l’impunité dans laquelle les hautes autorités de l’état ont une responsabilité qui a permis aux tueurs et à leurs donneurs d’ordres d’exécuter autant de journalistes aux quatre coins du pays. Aucun des commanditeurs n’a été arrêté et moins condamné.
Habituellement aux Philippines, le frère du maire est son adjoint, qui est à son tour le père du chef du village et ainsi de suite. Bien que la constitution impose une interdiction sur ces familles.
Il n’est pas sans surprise que les législateurs qui ont essayé d’établir cette interdiction n’ont pas pu relever ce défi car la plupart d’entre eux sont des descendants des familles de grande influence politique.
La plaque n° 146
En l’absence de toute protection de l’état, de nombreux journalistes philippins portent des armes en permanence pour se défendre contre d’éventuels agresseurs.
Ce climat de peur qui perdure s’incarne dans le mémorial des journalistes situé dans l’un des jardins de Mindanao du Nord.
Les noms des 145 victimes tuées aux Philippines sont inscrits sur cette plaque de cuivre commémorative.
A sa création en 2009, ils étaient à 100. Seulement après le massacre de Mindanao ce nombre a augmenté.
Il y a encore assez de place pour la victime n°146 qui nous est encore inconnue mais qui se trouve probablement non loin du mémorial, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme.




