Isabeau Doucet, journaliste canadienne basée à Londres a passé un an en Haïti quelques temps après le séisme de janvier 2010 qui a causé la mort de plus de 300 000 personnes. Dans cet article elle parle des problèmes rencontrés quotidiennement par les correspondants.
« J’ai toujours été attentive à la situation en Haïti et à la fois fascinée par les différents concurrents qui y travaillent pour les intérêts politiques et sociaux du pays. Après le séisme, j’ai lu de manière obsessionnelle sur la situation et j’ai pensé que les ONG, les forces de maintien de la paix de l’ONU, les évangélistes, les entrepreneurs et les journalistes jouaient un rôle douteux. Je ne voulais pas me rendre sur place en pensant que je serai une étrangère de plus pour améliorer la situation, j’étais vraiment hésitante.
J’ai finalement organisé une conférence pour un journaliste américain, Kim Ives qui visitait Londres. Il fut celui qui m’a convaincu d’y aller. Je voulais informer sur ce qui se passe réellement sans être nécessairement sûr de pouvoir aider, cela aurait été trop prétentieux.
Je suis arrivée à Haïti en juillet 2010, quelques temps après le séisme et j’ai commencé par travailler avec un défenseur des droits de l’homme Mario Joseph puis avec Al Jazeera, The National et The Guardian.
Ce fut une véritable révélation de voir le manque de facilités, de voir des gens faire la queue autour d’un bâtiment sous le soleil afin d’essayer de retirer de l’argent ou pour chercher de l’eau. Ceux sont des choses simples que nous prenons pour acquis dans les pays développés mais pour eux c’est un effort considérable presque insurmontable.
Lors de mes couvertures sur le terrain, j’ai parfois été déposée en voiture puis très vite j’ai dû apprendre à utiliser les tap-taps, ces transports publics, des pick-up. Au début je ne savais pas si le pays était sûr, je ne savais pas à quoi m’attendre car Haïti avait une mauvaise réputation. Très vite j’ai réalisé que je n’avais aucune raison d’être inquiète (j’avais trop de préjugés). En étant franco-canadienne j’ai pu vite comprendre le Créole et ainsi communiquer. Apprendre le Créole même si il y a beaucoup de mots en français peut être un vrai défi pour les journalistes car cela prend du temps mais ce fut un avantage pour nouer des contacts avec les haïtiens. Malheureusement apprendre les bases du Créoles n’est pas obligatoire pour les forces de maintien de la paix des Nations Unies, pour les ONG et les humanitaires qui travaillent en Haïti.
« Certains articles sur Haïti sont déconnectés de la réalité du terrain. »
Je pense que la chose la plus dangereuse que j’ai faite en Haïti fut de prendre une moto. Il y a beaucoup de nids de poule, la circulation est dense et les véhicules sont extrêmement vieux, malgré tout cela, plusieurs fois je me suis retrouvée à Cité Soleil (l’un des bidonvilles malfamés de Port au Prince) au moment du coucher de soleil et je ne me sentais pas très à l’aise mais jamais personne n’a tenté de m’agresser ou de m’intimider.
Il y a cet énorme préjugé envers Haïti, les gens associent de façon injustifiable la pauvreté et la noirceur aux dangers.
Les seules fois où j’ai été effrayée cela avait plus à voir avec l’extrême pauvreté qui règne. On voit des choses là-bas que l’on ne voit nulle part ailleurs. Je me souviens avoir vu plusieurs personnes dans la rue nues, couvertes de goudron, assises sans espoir comme si elles s’étaient résignées.
C’était intéressant d’être à Port au Prince pendant l’élection présidentielle puis de quitter le pays une semaine pour le Canada et de voir comment les médias canadiens couvraient les violences qui ont éclatées au lendemain des élections.
A travers leurs sujets on pouvait comprendre que les haïtiens ne connaissent rien à la démocratie et ne peuvent pas arrêter de se combattre.
Cela paraissait comme une unique couverture concernant Haïti (c’est un état qui a échoué et le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental) mais il y a tellement plus dans le pays. Il y a tellement de créativité littéraire et artistique et de potentiel touristique par exemple.
Haïti convient à un certain besoin des journalistes. Ils aiment couvrir les zones touchées par des désastres et en parler d’une certaine façon.
Je trouve certains articles sur Haïti complétement déconnectés de la réalité du terrain. Souvent les journalistes ont une idée préconçue sur les sujets qu’ils veulent couvrir mais c’est peut-être un problème général avec le journalisme.
Trouver l’information est un défi.
Accéder à l’information en tant que journaliste en Haïti n’est pas simple. Le Teledjol ou le moulin à rumeur est vraiment une chose extraordinaire.
Beaucoup d’haïtiens ne lisent pas et n’ont pas de télévision, donc les informations arrivent à travers la radio et se passent oralement c’est un peu comme le « téléphone arabe ».
Parfois le message passe et d’autre fois non mais c’est important de l’entendre.
Je travaillais pour Al Jazeera, lorsque l’épidémie de Choléra s’est propagée et il y a eu cette rumeur selon laquelle le virus venait d’un camp de népalais travaillant pour les Nations Unies.
On roulait les fenêtres ouvertes et on était surpris par les vendeurs: « Avez-vous entendu ? les Nations Unies ont déféqué dans notre rivière et nous ont refilé le Choléra ».
A ce moment-là nous avons pensé « oui, bien sûr ! » nous savons que les haïtiens en ont marre des Nations Unies mais cela semblait invraisemblable. Notre réalisateur décida qu’il n’y avait pas d’autres explications, que cela pouvait être plausible et lorsque l’équipe de tournage est allée sur place elle a filmé les premières images des égouts du camp des Nations Unies rejetés dans la rivière.
Nous avons rencontré d’autres difficultés avec les officiels. Ils acceptent péniblement de nous rencontrer mais souvent ils n’ont pas d’informations précises ou alors on se retrouve à leur poser des questions auxquelles ils n’ont pas de réponses.
Les institutions se sont effondrées avec le séisme, la moitié ne fonctionnaient pas correctement avant la catastrophe. Je me souviens avoir enquêté pour The Nation à propos d’abris construits par la Fondation Clinton à Léogâne.
Le contrat fut donné à une compagnie qui était poursuivie par les victimes de l’ouragan Katrina aux Etats Unis pour les avoir exposé à un niveau toxique de formaldéhyde, nous avons donc testé le niveau de formaldéhyde dans les abris qu’ils ont construit pour Haïti.
Nous devions enregistrés les bonnes températures ce qui fut facile mais plus difficile pour le niveau d’humidité. J’ai dû appeler le directeur du centre météorologique national 20 à 25 fois durant une semaine uniquement pour avoir les bons chiffres.
D’un côté vous avez l’état et leurs informations que vous considérez comme correctes car vous ne pouvez pas les vérifier. D’un autre côté vous avez les ONG qui opèrent dans le pays et qui sont prêtes à vous donner des informations, car à chaque fois qu’un journaliste les sites c’est une sorte de publicité gratuite. Le gouvernement, les ONG et les administrations non gouvernementales gardent l’information s’ils estiment que ce n’est pas dans leur intérêt de la divulguer. Les agents des Nations Unies sont plutôt bons dans cet exercice.
A Haïti il est impossible de faire 4 ou 5 choses dans la journée, ou d’avoir plusieurs interviews. A Port au Prince cela prend des heures pour se rendre quelque part donc faire 2 choses par jour est plutôt réaliste, réunir toutes les informations pour écrire un article peut prendre beaucoup de temps et trouver un endroit calme avec internet et l’électricité est un défi sauf à l’hôtel.
Enfin il y a la difficulté d’avoir une audience internationale intéressée par la vie quotidienne des haïtiens.
Je suspecte parfois les gens qui se rendent en Haïti, journalistes ou employés d’une ONG de recevoir plus d’intention internationale pour leur travail que les haïtiens. Je pense qu’il serait fabuleux si les gens visitaient le pays en tant que touristes pour apprécier les haïtiens, leur extraordinaire hospitalité, leur histoire et leur incroyable culture poétique et humoristique plutôt que de les voir comme des gens dans le besoin ».
Entretien d’Isabeau Doucet realize avec Ed Stocker.




