Assassiné de sang froid

Assassiné de sang froid

Mohamed Odawa a fui la Somalie après avoir été témoin de l’assassinat de ses collègues.
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Portrait de Mohamed Odowa.

Etre journaliste en Somalie est extrêmement dangereux mais vital pour l’avenir de son peuple, selon Mohamed Odowa, qui connait mieux que personne l’impact du conflit qui divise le pays depuis des années sur la liberté des médias et le journalisme.

« Je suis un journaliste basé à Mogadishu, avec plus de neuf ans d’expérience dans les médias. En ce moment, j’écris pour différentes organisations comme l’Agence de Presse Allemande (DPA), INSP, Somalia Report et le site d’Africa News.

Depuis que je travaille ici, j’ai vu la violence et les menaces contre mes confrères atteindre de tels niveaux que j’ai décidé de quitter le pays et viens à peine de décider de rentrer.

Avant je travaillais pour HornAfrik Radio et Télévision, une station indépendante de Mogadishu cofondée par Ali iman Sharmarke et où travaillait un autre journaliste, Mahad Ahmed Elmi. La station s’exprimait librement sur l’attitude du gouvernement mais aussi de l’opposition islamiste, et c’est ainsi qu’elle est devenue la cible de pillages et d’autres attaques.

Malheureusement, Sharmarke et Elmi ont tous les deux été assassinés en 2007, et le directeur Tahlil Ahmed a été abattu au marché de Bakara en 2009.

Ces trois hommes étaient mes collègues et ils ont été assassinés de sang froid. Après s’être fait tirer dessus à bout portant, Elmi est mort après s’être vidé de son sang devant nos bureaux et notre patron, Sharmarke, a été tué par une bombe posée au bord de la route, à la périphérie de la ville en rentrant de son enterrement.

Said Ahmed a été attaqué par trois hommes armés, au visage masqué, le 4 février 2009, après avoir été convoqué à un rendez-vous par des membres de Al Shabaab. En fait, cette réunion était une ruse, et faisait partie du plan pour faire assassiner le directeur à cause de ses émissions d’actualité sans tabous. Alors qu’il marchait en direction du lieu de rendez-vous, il a reçu deux balles dans le dos, avant que l’un de ses assaillants ne le touche de deux balles dans la tête.

Ces évènements sont tragiques et chacun de ses meurtres m’ont beaucoup secoué ainsi que mes confrères en Somalie. Les victimes étaient de bons journalistes qui enquêtaient sur les atrocités qui se produisaient souvent dans notre pays et leur honnêteté et leur intégrité leur a couté la vie.

On soupçonne qu’ils ont été tués par des membres de Al Shabaab, et pendant que cela se produisait, j’avais reçu un certain nombre de menaces de mort, à cause de rapports que j’avais produits. D’ailleurs, la plupart de ces menaces provenaient du groupe Al Shabaab.

Les tentatives d’intimidation constante et ces attaques étaient des évènements horribles dont j’ai été témoin pendant la période où je travaillais en Somalie, et elles ont fini par me conduire à quitter le pays. Donc en août 2009, j’ai décidé de fuir et de me réfugier en Ouganda.

La période que j’ai passée en Ouganda n’était pas facile car je croyais avoir tout perdu, dont mon identité et mon professionnalisme. Finalement, je n’arrivais plus à gérer cela et j’ai décidé de retourner en Somalie pour continuer mon travail de journaliste.

Secousses brutales de la guerre

Etre un journaliste en Somalie c’est un peu comme être prisonnier. C’est une question de vie ou de mort puisque les journalistes à Mogadishu et dans d’autres parties du pays sont menacées par des conflits qui les divisent et ne tolèrent pas la liberté d’expression.

C’est un endroit très difficile pour le travail et on ne sait jamais d’où ses ennemis vont émerger. Les reporters dans le pays souffrent de retournements de situations pendant la guerre qui opposent différentes factions car aucun côté ne souhaite voir des articles publié faisant état de leurs pertes.

Je rentre en contact quotidiennement avec le plus de personnes et possibles et des membres de différents groupes, bien qu’il soit très difficile de travailler avec un secteur politique ici tellement opposé à la liberté des médias.

Je ne fais pas l’expérience de la sécurité fournie aux journalistes étrangers qui ont souvent des escortes de sécurité lorsqu’ils viennent passer quelques jours à Mogadish.

Pour moi, j’ai mon carnet, mon ordinateur portable et mon stylo et tels sont les vraies armes dans mon arsenal. Je ne sais pas où se trouvent mes ennemis et il est difficile de trouver les moyens et mesures à prendre pour éviter les dangers, risques et menaces associés à ce quotidien.

Pourtant, j’ai bien du accepter le fait que je vais mourir un jour et qu’il n’y a rien à faire qui puisse l’empêcher.

Le monde doit aborder la crise somalienne.

Je ne sais pas tres bien comment améliorer cette situation à l’avenir, excepté pour l’étblissement d’une paix qui dure en Somalie.

Si les somaliens se sentent en paix et en sécurité pour travailler, alors je pense qu’il y aura beaucoup moins de menaces d’assassinat.

Cela demandera l’attention et les efforts de la communauté internationale puisqu’ils doivent travailler ensemble pour gérer cette crise politique et assurer que les leaders politiques somaliens coopérent.

Pour le moment, je crois qu’en tant que journalistes, il n’y a pas d’autre alternative pour nous que de continuer de travailler dans cet environnement dangereux pour s’assurer que les assassinats de nos confrères ne soient ni oubliés, ni ignorés, mais qu’ils soient portés à l’attention du public pour obtenir justice.

Je crois qu’un média indépendant est essentiel pour une société avec des aspirations démocratiques, et que nous n’obtiendrons jamais de vraie démocratie en Somalie sans un média libre. Les médias doivent être les yeux et les oreilles de notre communauté, et il est très important que nous informions nos semblables.

Kidnappings, tortures, meurtres et menaces de mort.

Les menaces continuent, et le dernier appel que j’ai reçu venait du quartier de Elasha Biyaha, connu pour être l’un des repères d’Al Shabaab. La personne au bout du fil a refusé de donner son nom mais m’a dit que si j’écrivais quoique ce soit sur Al Shabaab alors je serais tué d’ici quelques jours. Il a rajouté que lui et ses collègues savaient parfaitement où j’habitais et qu’ils pourraient m’approcher et me tuer à n’importe quel moment.

Il m’a accusé de faire passer des informations sensibles sur les activités du groupe à des agences gouvernementales étrangères. Il a dit : « dans l’Islam il n’y a pas de médias indépendant en ce moment qui puisse se dire impartial sur la guerre entre les musulmans et les infidèles, donc à partir de maintenant cesse de parler d’Al Shabaab si tu veux survivre ».

Enlèvements, tortures, assassinats et menaces de mort font totalement partie de la vie des journalistes ici en Somalie.

Mes collègues reçoivent des menaces similaires quotidiennement, et particulièrement ceux qui travaillent pour des médias internationaux et qui sont souvent perçus comme des espions occidentaux par Al Shabaab.

Il y a aussi une augmentation régulière des attaques sur les représentants des médias indépendants.

Il faudra du professionnalisme et de l’entraide pour arriver à une amélioration. Les problèmes ne se limitent pas aux groupes terroristes. En tant que membres des médias, nous avons besoin d’être plus responsable en tant que groupe. Le journalisme des pauvres a fait croitre un sentiment anti-média dans le pays, mais en faisant passer de nouvelles lois sur la diffamation dans les medias, nous pouvons empêcher que cela devienne un trop gros problème. Si le gouvernement pouvait travailler avec des groupes internationaux engagés dans la liberté de la presse dans cette direction, cela permettra aux médias somaliens de franchir un grand pas.

Les médias doivent réaliser qu’en engageant des journalistes non professionnels et ne pas suivre des pratiques éthiques, ils mettent tous leurs journalistes ici en danger.

J’espère que l’on pourra voir ces journalistes à travers la Somalie donner un accès à l’information libre, libre des menaces de mort et de violence et de montrer vraiment au reste du monde ce qu’il se passe ici en Somalie.

Finalement, j'implore mes collègues de continuer d’enquêter et de chercher la vérité mais pas aux dépens de standards de professionnalisme et de questions éthiques, qui doivent être maintenus pour aider à créer un média libre et sans danger.

Propos recueillis par Peter Townson

 

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