Depuis l’accession à la présidence d’Alassane Ouattara en fonction depuis mars 2011, la Cote d’Ivoire embourbée dans une crise politique sans précédent pendant la quasi totalité des années 2000, traverse une période de renaissance économique et politique.
Abidjan, surnommée le « phare de l’Afrique » du temps du « petit père du peuple », le premier président Houphouet Boigny de la Cote d'Ivoire indépendente, est en travaux et les investissements semblent repartir. Mais l’avenir du pays est encore incertain, et le calme ne règne pas dans les campagnes, notamment dans la région frontalière du Libéria où des attaques meurtrières ont déjà fait au moins dix-huit morts.
Les pro Gbagbo, lésés de leur ancien président, soupçonné de crimes contre l’humanité et qui attend dans une cellule de La Haye son procès à la Cour Pénal e nternationale (CPI), cherchent aussi à faire entendre leur voix.
C’est dans ce contexte politique et social que le gouvernement tente d’asseoir les fondements d’une presse ivoirienne libre et indépendante. Mais les arrestations des journalistes qui étaient monnaie courante sous Gbagbo viennent à peine de cesser et l’on ne sait pas pour combien de temps.
Le gouvernement fait des efforts
Le gouvernement, à travers son ministère de la communication, multiplie les efforts pour permettre aux journalistes de travailler dans de bonnes conditions et surtout de se former. Du 16 avril au 15 mai dernier, l’Etat a par exemple financé un stage de formation à l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ), en France, pour 15 journalistes issus de la presse du pouvoir et d’opposition.
« Le gouvernement a fait un sacrifice important en ces temps de crise pour financer la formation des hommes de médias. Nous sommes pressés de voir des changements dans les rédactions » a déclaré Souleimane Coty Diakité, le ministre de la Communication.
Quelques jours plus tard, le 23 mai, le journaliste Raphael Lakpé était nommé par décret à la présidence du Conseil national de presse (CNP) dont le rôle « est d’assurer la garantie du pluralisme éditorial » selon Lakpé. « Notre mission ne sera pas de casser la presse d’opposition, ou d’interdire les journaux qui ne caressent pas le pouvoir dans le sens du poil » a-t-il ajouté.
Le Conseil National de la Presse remis en question
Le CNP, censé être garant de la sécurité des journalistes, est attendu au tournant par des journalistes comme César Etou, le directeur de publication du quotidien Notre Voie, journal financé par le parti d’opposition, le Front Populaire Ivoirien (FPI). Etou avait été emprisonné pendant treize jours en décembre 2011 avec deux de ses journalistes, Didier Dépry et Boga Sivori.
Il a déclaré dans un entretien avec le Centre de Doha pour la Liberté des Médias:
« Notre plus grande crainte reste les menaces de sanctions et d’interdictions du Conseil National de Presse (CNP). Le CNP nous intimide, nous empêche vraiment de faire notre travail de critique du gouvernement. Aujourd’hui, le CNP interdit aux journalistes d’écrire que Guillaume Soro, l’actuel Président de l’Assemblée Nationale est un « ex-rebelle » ou encore de dire que le Président Laurent Gbagbo a été renversé par une coalition de l’armée française et des casques bleus des Nations Unies. Nous estimons que ce n’est pas le rôle du CNP de dire aux journalistes ce qu’ils doivent écrire ».
Arrestations de journalistes
Comme Etou d’autres journalistes ont connu la prison depuis le début de l’ère Ouattara. En 2011, Hermann Aboa, a été incarcéré pendant cinq mois, alors que la loi de la presse de décembre 2004 dépénalise tous les délits de presse.
La même année, Charles Sanga, directeur du quotidien Le Patriote, a été interpelé par la Direction de la surveillance du territoire (DST), où il lui a été demandé de révéler ses sources.
Cette année, Ousmane Sy Savané, directeur général du groupe Cyclone, société éditrice des journaux d’opposition Le Temps, Lg Infos, et du magazine culturel Prestige Magazine, a lui aussi été interpellé par la DST puis écroué à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA), pour « atteinte à la sûreté de l’Etat »
Bilan mitigé pour la liberté de la presse ivoirienne
Journalistes, professionnels des médias ivoiriens et organisations internationales pour la défense de la liberté de la presse dressent donc un bilan en demi-teinte sur l’évolution de la presse ivoirienne.
Si César Etou reconnaît que les journaux d’opposition peuvent à nouveau s’exprimer, il a connu des moments difficiles lorsque son journal a du fermer.
« Nous prenons un bol d’air. Aujourd’hui, nous estimons qu’il y a une très nette amélioration. Les journaux d’opposition comme les nôtres arrivent à s’exprimer. Tous les journaux de l’opposition paraissent à nouveau. Ce qui n’était pas le cas, il y a un an. Nous espérons pouvoir continuer ainsi. Nous envisageons de créer de nouveaux titres dans les semaines à venir. Globalement, l’environnement est propice. Les emprisonnements et les arrestations de journalistes ont cessé. »
La grave crise post électorale a eu un impact sur la presse d’opposition. Nous sommes sinistrés. Notre siège a été saccagé et occupé pendant plusieurs mois les forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’armée ivoirienne. Nous avons pu récupérer notre siège qui était en état de ruine. Notre imprimerie n’existe plus. Nous demandons la mise en place d’un plan Marshall pour toute la presse ivoirienne. Pour nous, la presse doit continuer à jouer le rôle qui est le sien dans une démocratie. »
La semaine dernière, en amont d’une rencontre entre Alassane Ouattara et le chef d’Etat français Francois Hollande, Reporters Sans Frontières, réclamait aussi que la lumière soit faite sur l’affaire du journaliste Guy-André Kieffer disparu sans laisser de trace il y a huit ans.
La bonne volonté du nouveau gouvernement dans la résolution de cette affaire, symbole de l’obscurantisme du régime de Laurent Gbagbo, pourrait montrer sa bonne foi.




