Eki Rrahmani est un réalisateur kosovar qui vit à Londres. Depuis 2006, il monte régulièrement les épisodes de People & Power, une émission d’actualité internationale hebdomadaire qui passe sur Al Jazeera anglais. En avril 2011, son rédacteur en chef, Diarmuid Jeffreys, lui demande de monter des images tournées en Libye pendant le soulèvement de la population de Benghazi.
Le documentaire qui en sortira, Libya through the Fire (La Libye sous les flammes), est un film poignant de 50 minutes qui présente le soulèvement libyen à travers le regard d’un jeune homme d’affaire devenu militant. Il devait faire partie de Arab Wakening (Soulèvement arabe), une série de sept documentaires sur les premiers soulèvements du Printemps arabe en Egypte, Tunisie et Libye.
Jeffreys remuait alors ciel et terre pour faire sortir de Benghazi le réalisateur libyen Abdallah Omeish, arrivé quelques semaines plus tôt pour filmer le soulèvement. Exilé aux Etats-Unis depuis 1982 après l’assassinat de son oncle par des proches de Kadhafi, Omeish découvre les premières images de la révolution de son peuple, comme tout le monde, sur un écran de télévision. Il décide de partir pour la Libye sa caméra en bandoulière. Il arrive chez lui comme un clandestin, en passant par l’Egypte, et trouve refuge chez un cousin qui vit à Benghazi.
Il y rencontre Mohammed Nabbous, surnommé Mo, un jeune libyen de 28 ans issu « d’un milieu aisé », et présenté au début du film comme un homme d’affaire insouciant avant que la guerre n’éclate. Les apparences sont trompeuses : Nabbous fait partie des premiers insurgés, et se dévoue à la cause en tentant de mettre en place une chaine de télévision satellitaire « Libya Al-Hurra » (Libye libre en arabe), la première station indépendante qui diffuse également en anglais.
Nabbous sera appelé plus tard « le visage du journalisme citoyen en Libye », et pendant des jours il sera le seul à envoyer des images de l’insurrection à l’extérieur de la Libye, les agences de presse n’y ayant plus accès.
Entre des scènes de batailles tournées dans les rues de Benghazi et des visites à l’hôpital de la ville où défilent sous nos yeux les preuves choquantes de la tyrannie de l’ancien leader Mouammar Khadafi, Omeish a suivi Mo dans son combat pour la libération de la Libye, notamment dans des messages qu’il filmait avec son téléphones portable adressés à la communauté internationale. « Nous sommes un peuple pacifique. Ils sont en train de tuer des civils. Aidez-nous, soutenez-nous. Faites pression sur Khadafi. Dites à Khadafi de partir » scandent-il dans une vidéo postée sur le site de la chaine en mars 2011.
Bien qu’Eki ne connaisse Nabbous qu’à travers des écrans d’ordinateur et de télévision, il parle souvent de lui comme s’ils étaient amis. « Au départ, c’était un bloggeur qui rêvait de monter sa chaine de télé. Il filmait avec son téléphone Nokia et un jour, pendant qu’il faisait un enregistrement, il s’est fait tirer dessus. » Mohammed Nabbous succombe à ses blessures quelques heures plus tard, le 19 mars 2011, à l’hôpital de Benghazi.
Depuis la Libye jusqu’au Kosovo et l’Iran
« Omeish a fini par sortir de Libye » raconte Eki. « Nous nous sommes rencontrés, j’ai vu ses images, elles étaient très bonnes ». Les deux hommes se sentent immédiatement très liés. « Ca a tout de suite fait tilt entre nous, sur un plan émotionnel et humain ».
Tout d’un coup, l’esprit d’Eki est ailleurs, fixé sur une image du passé. Laquelle ? Nous ne sommes plus à Doha, la capitale Qatarienne, assis sur l’herbe fraichement coupée de l’hôtel Sheraton qui reçoit ce weekend le Festival International du documentaire d’Al Jazeera. Nous ne sommes pas non plus en Libye. Son regard s’agite et m’ignore. Soudain, des souvenirs plus lointains l’envahissent.
« J’étais à Londres quand la guerre du Kosovo a commencé » se rappelle-t-il. « Pendant onze jours, je ne savais pas où se trouvaient mes parents ». Eki a rapidement compris ce qu’Omeish a ressenti lorsqu’il a appris que la révolution libyenne était en marche et les raisons qui l’ont poussé à partir.
En 1999, Eki était étudiant à Londres lorsque les combats opposants les troupes du président Slobodan Milošević à l’armée de libération du Kosovo (UÇK) ont atteint leur paroxysme. Des centaines de milliers d’albanais sans domicile cherchaient à survivre à la fois l’hiver et la guerre.
Frères de guerre
Eki pensait devenir fou. « Quand la guerre arrive, ce n’est pas comme s’il y avait un mode d’emploi. Elle vous rattrape. C’est tellement dur de la gérer. Vous perdez espoir et la raison. Je me suis dis que j’allais y aller ». Mais le gérant du club londonien pour lequel il travaillait pour arrondir ses fins de moi le dissuade de rejoindre l’ UÇK. « Si tu y vas, tu ne seras rien qu’un numéro de plus » dit Poorang Shahabi à son protégé, lui sauvant peut-être la vie.
La guerre, Shahabi avait fait sa connaissance en 1980, lorsque Saddam Hussein décida d’envahir l’Iran. Quinze ans plus tard il aide Eki à surmonter la sienne, de guerre. « Je crois que la même chose s’est produite avec Omeish. Je lui ai repassé les enseignements que Poorang m’avait transmis ». Eki décrit en quelques mots un système de filiation naturellement mis en place autour de lui, entre les survivants de trois des plus grosses guerres de leur décennie respective.
Eki et Omeish ont douze jours pour transformer des heures de rush tournés en grande partie en arabe, en un documentaire de 50 minutes. « Diarmuid [Jeffreys] m’avait dit qu’il cherchait plus qu’un monteur. Ca a marché parce que j’avais vu et vécu tout cela ». Il installe une salle de montage improvisée au sous-sol de sa maison du nord de Londres, dont il ne sort pas jusqu’à la diffusion de l’émission, le 5 mai.
Il a d’abord cru ne jamais y parvenir. « La guerre continuait en Libye et Omeish en était affecté. C’est très dur de faire face à une situation de crise qui concerne son pays. C’est difficile de prendre le recul nécessaire pour observer les choses en tant que réalisateur » explique Eki.
A l’époque, les images qui se meuvent sur ses deux écrans de montage ne cessent de lui faire revivre les scènes auxquelles il avait lui-même participé au Kosovo, dans les années 90. Il puise suffisamment d’énergie dans ces frustrations du passé pour accélérer la cadence et finir le travail. Il n’était alors qu’un jeune homme se frayant un chemin dans la Yougoslavie des communistes. « J’ai grandi en jetant des pierres dans les rues quand Milošević faisait ses injustices. Je regardais des chaines d’actualité internationale et si je tombais sur un reportage qui parlait de nous, j’étais plein d’espoir, certain que quelqu’un viendrait pour nous secourir. C’est comme ca que j’ai pu mettre toute mon énergie dans ce documentaire. »
Retours de guerre
Eki et Omeish ont peu dormi pendant ces dix jours, et le documentaire porte les marques de fatigue de ses deux réalisateurs qui veillaient la nuit au bord de leur station de montage. Il n’est ni calme, ni raffiné ; il reflète la réalité d’une guerre qui continuait alors de se dérouler. « En 6 semaines, le film aurait été plus abouti techniquement » dit Eki, « mais sa crudité a joué en notre faveur. Nous n’avions pas le temps de le rendre plus lisse. »
Eki a pleuré deux fois depuis qu’il a terminé le film. La première fois, c’était en novembre 2011, au théâtre du British Film Institute à Londres, lorsqu’Omeish est monté sur scène pour accepter le prix « Rory Peck » du meilleur film qu’il dédia à Nabbous. La deuxième fois, c’était à un festival de film étudiant de Pristina, la capitale Kosovar, en décembre.
Enfoncé dans un des fauteuils d’une petite salle de cinéma improvisée, il se rend compte du sens profond de cette projection non seulement pour lui mais pour tous ces compatriotes assis dans l’ombre à ces cotés. Devant lui, le produit d’une amitié extraordinaire qui s’est développée entre deux réalisateurs frappés par deux guerres à des siècles différents, et qui leur donna un regard différent sur la nature humaine.
« J’ai éclaté en sanglots, dit Eki. C’est pathétique de pleurer sur son propre travail. Mais la mémoire de ce qu’il s’est passé au Kosovo est encore très fraiche. Parfois, on oublie les choses que l’on a traversées pour pouvoir avancer dans la vie. Mon ami Nori qui avait été coincé à Sarajevo pendant le siège de la ville a pleuré lui aussi. Il m’a dit « Ca m’a renvoyé aux temps de Sarajevo ». C’est exactement ce que ce film a fait. »
Eki Rrahmani est l’un des réalisateurs de documentaire Kosovar les plus prolifiques. La frustration ressentie lorsqu’il ne parvint pas à rejoindre l’armée de libération du Kosovo pour son pays est une source inépuisable de créativité et d’énergie pour la production de films et d’évènements caritatifs en Europe. Eki Rrahmani construit des ponts pour combattre la reconnaissance internationale d’abord d’un conflit et plus tard, d’un pays.




